NETTALI.COM – Les côtes sénégalaises ont renoué avec les départs d’embarcations de fortune à destination de l’Europe. La crise sanitaire qui sévit est un catalyseur de cette frénésie et vient s’ajouter aux causes endémiques de cette migration qui dure depuis des décennies.
La pandémie de la Covid-19 et le confinement de l’Europe ne freinent pas les ardeurs des nombreux candidats à l’émigration irrégulière. Au contraire, depuis quelque temps, on note une reprise massive des départs de pirogues remplies de migrants à destination de l’Europe. Ces tentatives de traversée de l’Atlantique à la recherche de l’eldorado, virent souvent au drame (voir ailleurs). Et rien que dans la nuit du 6 au 7 octobre derniers, un patrouilleur de la marine sénégalaise a intercepté un contingent de 183 personnes entassées dans deux pirogues de fortune en partance pour les iles Canaries, en Espagne.
Si cette flambée des départs inquiète et choque certains, elle ne semble point surprendre les organisations s’activant dans la lutte contre l’émigration irrégulière. Pour Boubacar Sèye de l’ONG Horizon sans frontières, il est même erroné de parler de reprise de la flambée des départs pour l’émigration irrégulière, puisque le phénomène, indique-t-il, n’a jamais baissé d’intensité. Et les causes restent les mêmes. Il s’agit, entre autres, de l’extrême pauvreté, de la mal gouvernance, du chômage “chronique’’ des jeunes et de la forte pression sociale. Il s’ajoute à ces facteurs endémiques les effets néfastes de la pandémie marqués par la récession généralisée des économies africaines.
“L’émigration est devenue un support de sûreté pour les pays africains’’
Ainsi, les impacts de la Covid sur l’économie, surtout dans certains secteurs tels que le tourisme totalement en berne, sont à mettre dans les nouvelles motivations des départs. “Au chapitre des migrations pour des raisons économiques, les causes sont toujours là. C’est l’extrême pauvreté, le chômage endémique et chronique des jeunes, sans oublier les parts de la mauvaise gouvernance. Mais la particularité de ce flux migratoire vers l’Europe, c’est la mal gouvernance du secteur de la pêche. C’est une humiliation que nos légendaires et valeureux pêcheurs qui, abattus par la pauvreté, quittent massivement nos côtes, pour aller tenter l’aventure ailleurs. Il faudra alerter, car l’ère postcoronavirus risque d’être marquée par une intensification des flux migratoires à cause de l’extrême pauvreté’’, se désole le directeur d’Horizon sans frontières.
Après les milliers de morts durant les années noires de 2006- 2008, le pays pensait en avoir fini avec cette forme sauvage d’émigration. Il n’en est rien. Exit cette “accalmie trompeuse’’, le phénomène reprend sa marche macabre sous le silence troublant des pouvoirs publics africains. Pour le directeur d’Horizon sans frontières, si les Etats africains tardent à réagir pour trouver des solutions efficaces, c’est parce que l’aide destinée à la lutte contre le fléau constitue une manne financière utilisée à d’autres fins. “Le silence des présidents africains est complice et responsable. Ils sont coupables à 90 %. L’émigration est devenue, aujour-d’hui, un support de sûreté pour certains pays africains pour régler leur souci économique. On vient de me signaler qu’un fonds d’aide a été attribué à certains pays du continent, notamment le Sénégal. Mais les fonds qui ont été dégagés n’ont jamais été servis aux ayants droit. Pour preuve, les pirogues prennent départ de partout. Les gens n’ont plus d’espoir. Ils pensent qu’ils ne peuvent pas réussir sur place’’, regrette M. Sèye.
L’échec des politiques de surveillance maritime
Pour lui, la persistance de l’émigration irrégulière traduit l’échec de la politique de jeunesse mise en place par l’État. Et la situation risque d’empirer avec la crise sanitaire. “La pandémie a généré une récession au niveau mondial et elle est en cela un facteur de propension du phénomène, vu l’extrême pauvreté qui va avec. Cependant, le principal problème est surtout la mal gouvernance. La preuve, en Europe, il y a la pandémie, mais les Européens ne fuient pas pour venir en Afrique’’, tranche-t-il.
Quant aux dispositifs de surveillance mis en place pour freiner le fléau, Horizon sans frontières considère qu’ils ont fini de montrer leurs limites. “Il faut savoir que le Frontex est une agence de surveillance pour les frontières européennes. Et il a montré ses limites, malgré ses fonds. L’Europe n’a pas un répondant en Afrique, parce que le sujet est tabou. Quand il y a naufrage, aucun pays africain ne reconnait que ce sont ses fils. C’est une honte’’, estime Boubacar Sèye.
Et pour mettre fin à ce fléau qui ne cesse de faire des victimes, M. Sèye propose d’intensifier la sensibilisation au niveau local. “Nous ne pouvons que sensibiliser. Nous ne pouvons pas nous substituer aux Etats. Il y a la pesanteur sociale sur le phénomène. Il y a une sorte d’exclusion sociale, une mort pour les pauvres. Il faut donc sensibiliser davantage la population et dire non à l’aide européenne, parce qu’elle n’a jamais servi aux ayants droit’’, indique-t-il.
Partant du constat qu’en Afrique, 60 % de la population a moins de 24 ans et qu’à l’horizon 2024, 35 % des jeunes dans le monde seront africains, M. Sèye insiste sur la question du chômage qui est l’autre nœud du problème. “Les défis en matière d’emploi à l’égard de l’explosion démographie sont des réalités économiques majeures. Pour pouvoir juguler le problème de l’émigration irrégulière, l’Afrique doit créer des emplois. Plus de 500 millions d’emplois devront être créés dans le continent, pour redonner l’espoir à la jeunesse. Et pour cela, il faudra dynamiser le marché du travail, surtout dans la filière agricole. Il faut aussi promouvoir l’employabilité des jeunes, en orientant les étudiants dans les métiers d’avenir. Seule une telle vision futuriste pourra régler, freiner l’émigration irrégulière’’, pense-t-il.