NETTALI.COM - En sus des déficits chroniques, des retards récurrents de salaires, des pertes de parts de marché, la société nationale La Poste devrait faire face au “manque de confiance” de son propre ministère de tutelle qui, pour l'organisation du New Deal Technologique, lui a préféré son concurrent, la start-up privée Paps.
C’est un “new deal” qui passe mal en travers la gorge de certains travailleurs de la société nationale La Poste. Pour la distribution des courriers d'invitation à l'occasion de la cérémonie de lancement du New Deal Technologique qui a eu lieu le lundi dernier, le ministère de la Communication, des Télécommunications et du Numérique avait jeté son dévolu sur l'opérateur Paps, une start-up privée sénégalaise reconnue dans le domaine de la distribution. Le ministre Alioune Sall ne s'est pas limité à accorder le marché à la start-up sur un plateau en or. Lors de la visite des expositions par le président de la République, il s'est érigé en véritable agent publicitaire pour le groupe privé. “… Ils nous ont aidés à distribuer près de mille courriers en deux jours. Parce qu'ils font du thiak thiak et tout ça...”, commente-t- il, s'empressant d'ajouter, sur un ton taquin, qu'il faut se garder de prendre les parts de marché de La Poste.
Il n'en fallut pas plus pour provoquer l'ire de certains agents de La Poste qui se sont beaucoup défoulés dans les réseaux sociaux et les médias. Dans un pamphlet envoyé à “EnQuête”, l'inspecteur des postes et services financiers, Ibrahima Ndoye, s'insurge contre ce qu'il considère comme un mépris de la part du ministre Sall.
À l'en croire, ce qui s'est passé le 24 février au Centre international de conférences Abdou Diouf de Diamniadio n'est que la goutte d'eau de trop, qui montre que le secteur postal est loin de figurer parmi les préoccupations de la tutelle. “La Poste n'a ni scooter ni voiture ; elle ne pouvait réaliser ce marché dans ces conditions”.
Pour en savoir un peu plus sur cette indignation, “EnQuête” a pu joindre quelques agents, qui sont revenus sur le malaise qui sévit dans la boite depuis le lancement du New Deal Technologique. “Au-delà de ce marché qui a été octroyé à un concurrent, ce qui fait mal, c'est la violation de manière flagrante et assumée du Code des postes qui prévoit que les envois, inférieur ou égal à 500 g, sont strictement réservés à l'opérateur national. Les opérateurs privés n'ont pas le droit d'opérer dans ce segment de marché. C'est ce qu'on appelle le domaine réservé. Quand le ministre, qui est censé veiller à l'application de la loi, se permet de la violer, ça pose vraiment problème”, dénonce un de nos interlocuteurs.
Quand la tutelle adoube un concurrent de La Poste
D'ailleurs, rappelle-t-il, l'Autorité de régulation des télécommunications et des postes (ARTP) avait, il y a quelques mois, fait un communiqué pour rappeler aux différents opérateurs privés cette disposition législative. Dans ledit communiqué parcouru par “EnQuête”, le directeur général de la structure revenait sur les différents services réservés à l'opérateur public, conformément aux articles 19 et 20 du Code des postes. Il s'agit notamment des envois nationaux et internationaux d'un poids inférieur ou égal à 500 g pour le courrier ordinaire ; des envois affranchis à concurrence de cinq fois le tarif du premier échelon de poids et inférieur ou égal à 500 g. L'ARTP rappelait, par la même occasion, que “l'exploitation d'un service réservé” à l'entreprise publique “est passible des peines prévues aux articles 43 et 45 du Code des postes”.
Quoique leur pertinence et leur effectivité soient sérieusement contestées, ces dispositions restent à ce jour encore en vigueur et tous les acteurs sont obligés, en principe, de s'y conformer. Dans la pratique, il y a certes des opérateurs qui s'y conforment, mais pas tous. Dans son rapport sur le marché postal publié en décembre 2023 et qui couvrait les exercices 2020, 2021 et 2022, l'ARTP évaluait le nombre d'envois sur ce segment à 2 628 910 de courriers en 2022, contre 2 254 369 courriers en 2021. “L’analyse des informations collectées auprès de l’ensemble des opérateurs montrait que l’opérateur historique est leader avec 2 433 507 envois pour l’année 2022, soit une hausse de 17 % par rapport à l’année précédente. Il détient ainsi 93 % des parts de marché”, lit-on dans le document qui ne mentionne pas la protection dont jouit l'entreprise sur ce marché.
Le ministère invoque des circonstances exceptionnelles et le manque de moyens de La Poste
Du côté du ministère, certains interlocuteurs ont invoqué la mauvaise foi de ceux qui s'agitent autour de ce marché qui est loin d'être un marché extraordinaire. Selon une de nos sources, c'est parce que l'autorité a eu un contretemps de dernière minute qu'elle a jugé nécessaire de recourir à la meilleure option dont elle disposait pour la distribution des invitations.
En fait, selon les renseignements, conformément au New Deal, l'idée était d'éliminer tout ce qui est paperasse, comme cela a été démontré lors de la cérémonie. Du coup, il était prévu de ne pas faire de cartons physiques, mais les exigences du protocole ont tout chamboulé. “Il y avait un dispositif qui devait permettre à chaque invité de recevoir un code QR qui devait lui permettre d'accéder à la salle. Le jeudi, quand on a rencontré le protocole de la présidence, ils ont dit niet : pas de code QR, il faut des cartons physiques. Il fallait donc faire les cartons le jeudi soir même et les distribuer d'urgence. La Poste, tout le monde le sait, n'a pas de parc, elle ne dispose ni de scooter ni de parc automobile ; elle ne peut pas le faire. C'est pourquoi on a finalement choisi Paps. Ils ont dû travailler le week-end pour faire le travail”, a précisé un de nos interlocuteurs.
Sur un autre plan, les agents de La Poste se sont aussi plaints que leur structure n'ait pas été associée dans cet événement, au moment où leur concurrent était bien visible et choyé. Là également, nos sources rejettent en bloc et renvoient les accusateurs face à leurs responsabilités. “Le ministère a convié toutes les directions qui relèvent du département ainsi qu'à tous les acteurs concernés. Ceux qui ont voulu mettre la main à la pâte, concourir à la réussite de cette rencontre l'ont fait. On ne peut pas être derrière chaque chef de service pour lui demander de venir donner sa contribution. Il fallait venir autour de la table et porter les projets de son service. Je pense que c'est plus responsable”, se défend un de nos interlocuteurs.
La Poste se défend : “Nous aurions pu le faire en 24 heures.”
À ceux qui prétendent que La Poste n'a pas les moyens d'être aussi performante que le privé qui a été choisi, les travailleurs tiennent à rappeler que cela n'est pas tout à fait conforme à la réalité. “En 24 heures, on fait plus que ça. On peut distribuer plus de mille courriers. Nous avons plus de mille distributeurs de courriers éparpillés sur le territoire national. Sur Dakar, c'est des dizaines d'éléments, plus de cent que nous pouvons mobiliser. Facilement, on peut tout distribuer. Nous avons aussi un dispositif qui nous permet de traiter le courrier qui nous parvient sous format électronique. La distribution, c'est la routine pour nous. Le ministère n'avait qu'à nous donner 50 % et donner 50 % au privé et après nous évaluer sur des bases objectives”, indique l'agent des postes.
Sur les problèmes de logistique, la source confirme que la société est effectivement confrontée à des défis importants. “Il y a effectivement nécessité à revoir le parc qui est devenu vétuste, avec du matériel qui a été amorti depuis belle lurette. Mais comment se mettre à niveau si nos pairs mêmes du public préfèrent les privés ? Quand notre propre tutelle s'en mêle, ça devient autre chose. Malgré tout, avec les moyens du bord, on aurait pu exécuter ce marché. Ce n'est pas un problème pour nous. Nous le faisons tous les jours”.
Le ministère, selon lui, devrait aider La Poste à sortir de cette situation, au lieu de mener des actes qui l'enfoncent dans la crise. “Quand le ministre de tutelle s'affiche comme ça avec un opérateur, c'est comme s'il promeut cet opérateur, c'est comme s'il demandait à tous ses collaborateurs d'aller vers cet opérateur. C'est de la publicité gratuite, même si ce n'était pas son intention. Et imaginez l'image que cela doit renvoyer aux autres entités susceptibles d'être des clients de La Poste, en particulier les gens du privé...”.
Paps : le triomphe de l'audace et de l'innovation technologique
Pendant que La Poste s'apitoie sur son sort, les opérateurs privés, eux, continuent de se battre dans un marché en pleine expansion. Parmi les plus reconnus, il y a justement Paps qui provoque la colère du public.
Lors du New Deal Technologique, “EnQuête” avait déjà visité leur stand posé juste à côté de celui de Gaindé 2000. Sur place, le directeur des opérations, Abdoulaye Ndiaye, nous confie : “Je pense que Paps n'est plus à présenter dans le secteur. On couvre tout le territoire, on va partout. On est aussi sur le fret international. Notre renommée, c'est aussi parce que nous sommes très présents sur la partie dernier kilomètre. Sans oublier que Paps est mis en place par des Sénégalais et qui ambitionne de devenir un leader aussi bien en Afrique que dans le monde.”
Technologie
Sans avoir tous les moyens de l'opérateur public, Paps est parvenue à se bâtir une réputation solide qui lui a permis de remporter plusieurs marchés, dans le secteur public comme dans le privé. Sa force, c'est surtout d'avoir su allier des outils technologiques et une logistique performante pour offrir la meilleure expérience client. “Le fort de Paps, c'est notre application. Nous avons une application qui est développée par des Sénégalais, qui est gérée par des Sénégalais. C'est une application qu'on envisage même de vendre à nos différents partenaires de la place. Elle donne une expérience unique au client, du fournisseur jusque chez le client final. Parce que c'est sur trois volets : le volet web pour les opérations, le volet apps pour les clients et le volet technique pour les supports. Cela donne une possibilité de s'étendre sur le marché et de gérer les opérations tout en ayant à portée de main une technologie de pointe”, explique A. Ndiaye, qui n'a pas manqué d'insister sur le fait que tout ça, “c'est du 100 % Made in Senegal”.
La Poste doit se battre comme tout le monde
Dès le début, assure le directeur des opérations, Paps a pris l'option de miser sur l'expertise locale. “Nous avons mis en avant nos techniciens, nos chercheurs, nos ingénieurs. Aucune des applications que nous utilisons ne vient de l'extérieur. Notre créneau c'est le consommé local”, a-t-il renchéri, informant que la structure, qui emploie environ 80 travailleurs rien qu'au Sénégal, est aussi engagée dans la lutte contre le changement climatique à travers l'acquisition de motos électriques utilisées dans le service livraison à Dakar.
De l'avis de cet ancien travailleur de la boite, La Poste devrait essayer de s'adapter au lieu de chercher à combattre de jeunes Sénégalais qui ont investi et qui font un travail remarquable. “Malgré tous les moyens d'État, La Poste ne peut pas rivaliser avec Paps qui a très tôt compris l'importance de la technologie dans ce secteur. La marque de fabrique de Paps, c'est l'innovation technologique, alors que La Poste continue de vivre à l'âge de la Pierre taillée. Cette place au New Deal Technologique n'est pas usurpée, parce que l'entreprise a beaucoup investi dans le domaine de la technologie. Elle dispose d'une équipe IT de haut niveau et développe des logiciels qui lui permettent d'identifier facilement l'adresse du client, quelle que soit sa situation. C'est grâce à ça qu'elle a remporté beaucoup de marchés devant La Poste”, informe notre interlocuteur, non sans préciser que la start-up a levé en 2022 plus de 2 milliards F CFA pour renforcer sa position. Au lieu d'être là à pleurnicher sur de petits marchés gagnés par des investisseurs sénégalais qui se battent seuls, elle doit se battre comme tout le monde pour gagner sa place.
EnQuête